RÉVOLUTION OU BARBARIE


 
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 Marx et la transcendance

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Alain Raynaud

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Nombre de messages : 3
Localisation : Clermont-Ferrand
Date d'inscription : 04/02/2016

MessageSujet: Marx et la transcendance   Dim 31 Juil - 13:53

Salut Alain et salut à tous ! Comme je viens rarement, j'essaie de ne pas venir les mains vides, et comme je sais que la marginalité n'est pas exclue par principe sur ce forum, je vous propose ma prose sur un sujet très "garaudiste"... donc sans doute douteux pour quelques uns d'entre vous ? Mais le caractère actuel (et totalement sincère et vécu) de ma réflexion n'échappera je l'espère à personne. Salut donc...et fraternité ! J'ose pas dire "bonne lecture" par pure modestie ...mais là je ne suis peut-être pas complètement sincère...


Karl Marx [1818-1883]: la reconquête de la subjectivité
Pas question de nier l’athéisme de Marx, mais sa critique de la religion ne l’amène pas à un athéisme militant, encore moins combattant.
Dans l’introduction à la «Critique de la philosophie du droit de Hegel», il écrit : «La critique de la religion s’achève par la leçon que l’homme est pour l’homme l’être suprême, donc par l’impératif catégorique de bouleverser toutes les conditions où l’homme est un être humilié, asservi, abandonné, méprisable» [op.cit, p 99]. Rappelons que pour Emmanuel Kant [1724-1804], l’impératif catégorique premier, fondement de tous les autres impératifs catégoriques, m’ordonne d’agir «de telle sorte que la maxime de [ma] volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle» [«Critique de la raison pratique», 1ère partie].
Mon action doit répondre à des critères applicables partout, par tous, en toutes circonstances. A vingt-cinq ans, Marx, au nom de cet impératif transcendant, déclare la révolution au monde : «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.» [Marx, « Ad Feuerbach », op cit, p 235]. Son œuvre entière sera consacrée à la compréhension des causes de l’abaissement de l’homme, et des moyens de les «bouleverser».

Quelles sont ces causes ? Quels sont ces moyens ?  Autrement dit: comment créer les conditions d’un accueil, collectif ou intime, de la transcendance ?
Le «capital» est, comme déjà dit, l’obstacle social principal à  cet accueil, parce qu’il génère l’aliénation de tous les membres de la société, qu’ils soient comme la grande masse victimes du «système» ou qu’ils en soient, comme membres ou serviteurs de la classe dominante, bénéficiaires en termes d’argent et de pouvoir – ou d’illusion de pouvoir.
Le capital est un rapport social où le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail, est exploité par la bourgeoisie, propriétaire des moyens de la production. Etudiée par Marx à partir de 1846-1848, cette exploitation est fondée sur la plus-value que le propriétaire, le «capitaliste», tire du travail du prolétaire, en le rémunérant moins que la valeur créée. Sans cette plus-value, le profit, seul vrai Transcendant du bourgeois, est inexplicable, incompréhensible, impossible, quelles que soient les contorsions de l’économie politique ou de la «science» économique. Pour maintenir le taux de la plus-value, mieux : pour l’augmenter, les capitalistes ont besoin d’une domination totale, matérielle et morale, sur les prolétaires dans leur globalité et sur chaque prolétaire individuel. Cette domination, Marx la nomme aliénation et c’est elle qu’il a d’abord étudiée jusqu’en 1846: aliénation du produit du travail, qui échappe à celui qui l’a fabriqué ; aliénation de l’acte de travailler qui n’est plus décidé et organisé par le sujet ; aliénation du travailleur en tant qu’être humain dépossédé de ce qui fait son humanité, son pouvoir créateur. L’aliénation capitaliste est un totalitarisme.
Comment Marx propose t-il d’abattre ce totalitarisme ?
Débarrassons-nous d’abord du faux problème : Marx, matérialiste ou idéaliste ?
Le «marxisme» de Marx est considéré par les «marxistes» comme un matérialisme. Marx lui-même présente sa philosophie comme un «nouveau matérialisme» [«Ad Feuerbach», op.cit, p 235]. Se proclamer tel était sans doute à l’époque la manière la plus radicale de s’opposer à des Eglises violemment hostiles à la lutte des prolétaires pour leur libération sociale. Mais le matérialisme de Marx n’est pas ontologique et prend au contraire pleinement en compte l’activité matérielle, intellectuelle et spirituelle de l’homme.
Est ontologique l’argument qui cherche à établir ce qu’un être est, sa nature, son essence, sa substance, son concept fondateur, indépendamment de tout accident, rupture, «évènement» dirait Badiou, de toute existence pratique en somme. «Le grand défaut de tout le matérialisme passé […], c’est que la chose concrète, le réel, le sensible, n’y est saisi que sous la forme de l’objet ou de la contemplation [ontologiquement donc, AR], non comme activité humaine sensible, comme pratique; non pas subjectivement» [Marx, ibid, p 232].
Un «matérialisme sans matière» résume Emmanuel Renault  [«Le vocabulaire de Marx», Editions Ellipses, 2001, pages 35 à 37] puisque fondé d’abord sur une pratique (principalement, mais pas uniquement sociale).
En réalité, Marx nourrit sa philosophie (ou son anti-philosophie…) à la double source de l’idéalisme de Hegel, dont il se déclare un «disciple critique», et du matérialisme de Feuerbach [1804-1872], mais, contre eux, il restaure les droits de la subjectivité de l’homme, laquelle n’est jamais en relation directe avec la matière, la nature, ou avec les idées, mais passe toujours par la médiation de la vie pratique – personnelle, familiale et sociale.
La philosophie de Marx est ainsi une philosophie de l’action, comme l’ont vu Garaudy et Nguyen Hoai Van [karl-marx.blogspot.fr], mais aussi une philosophie de la médiation. Marx est un philosophe de la médiaction !
En rétablissant la subjectivité dans ses fonctions nécessaires, Marx rompt avec les déterminismes, le déterminisme de la nature, celui de la prédestination religieuse, et le déterminisme de l’histoire (Hegel,…) auquel on a trop souvent et à tord attaché la pensée de Marx.
La prise de conscience d’un but et l’action par laquelle il cherche les moyens pour l’atteindre sont les marqueurs de l’espèce humaine. Dans le tome deux du «Capital», Marx écrit : «Ce qui distingue le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche».
Dans un étonnant petit livre de 1965, avec en quatrième de couverture un texte de l’écrivain catholique François Mauriac [1885-1970], le marxiste Roger Garaudy, un des principaux dirigeants du Parti communiste français, fait une exégèse de la problématique marxienne en ces termes : «Le moment de la création, et, avec lui, le moment de la subjectivité et celui de la transcendance, du dépassement du donné, sont donc essentiels dans le marxisme, mais s’ils n’ont pas toujours été mis à leur juste place par des interprètes superficiels ou malveillants de Marx, c’est qu’ils n’ont pas vu que celui-ci, attentif aux conditions qui donnent à cette subjectivité et à cette liberté leur efficacité la plus grande, a dû étudier surtout les nécessités dont il fallait prendre conscience pour se libérer.» [«De l’anathème au dialogue», Plon, p 65]  
Simplification sans doute excessive, ces nécessités se ramènent à une fondamentale, énoncée par «Le Manifeste communiste» [Marx, op cit, p 410], «la constitution des prolétaires en une classe, et par suite en un parti politique».
Une classe, c’est pour Marx un groupe d’hommes conscients d’occuper dans les rapports de production une place déterminée. Classe et conscience de classe vont ensemble. Pour paraphraser François Rabelais [1494-1553], classe sans conscience de classe, comme science sans conscience, n’est que ruine de l’âme. Mais cette conscience n’est pas innée ou spontanée, elle naît de l’élucidation du mystère des rapports de production par leur étude économique, sociale et philosophique approfondie, étude précisément à laquelle Marx, avec d’autres, a consacré l’essentiel de sa vie.

La prise de conscience par les prolétaires de leur exploitation débouche, dit «Le Manifeste» sur la constitution d’un parti politique. Par parti, Marx entend, non un centre directeur voire dictatorial extérieur et supérieur au prolétariat, mais «le parti dans le grand sens historique du mot» [«Lettre à Freiligrath», 29 février 1860], celui qui « naît naturellement et un peu partout du sol de la société moderne» [ibid], le prolétariat lui-même dans sa masse constitué en classe, donc conscient de lui-même et acteur de sa libération.
Quel est le but de ce parti ? A la place de la société bourgeoise (= capitaliste) fondée sur la propriété privée des moyens de production, construire «une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous» [«Le manifeste communiste», op.cit, p 426]. Et non le contraire il  faut le souligner, contrairement à ce qui fut dit, écrit, et criminellement pratiqué de Pankow à Pékin: sans être un adepte de Max Stirner [1806-1856], penseur d’un individualisme libertaire [«L’Unique et sa propriété», 1845], Marx part bien de l’Unique pour aller vers le Collectif, et non l’inverse.
Marx n’est pas Gandalf, le magicien blanc de Tolkien. Pris dans le tourbillon de la lutte de classe des «ouvriers modernes», soucieux de mener simultanément un travail d’élaboration théorique et une activité militante d’organisation du mouvement révolutionnaire dont cette élaboration est inséparable, il a eu parfois des raccourcis propres à une interprétation erronée de sa pensée, ce qui s’est abondamment produit. Citons deux points: le «déterminisme historique» et «l’inéluctabilité» de la révolution prolétarienne.
Dans un de ses textes les plus importants, «L’Idéologie allemande» [1846], le Marx philosophe écrit: «Les formations brumeuses du cerveau humain sont […] des sublimés nécessaires du processus matériel de leur vie […]. Par conséquent, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie […] n’ont ni histoire ni développement.» [Op. cit, p.308]
Ce strict déterminisme implique l’inéluctabilité de la révolution. Dans le «Manifeste du parti communiste» [1848], Marx, évoquant le destin de la bourgeoisie, se hasarde à proclamer: «Son déclin et le triomphe du prolétariat sont également inévitables» [Op.cit, p.414]. Il suffirait donc d’attendre ? Marx ne serait pas un philosophe de l’action mais de l’inaction ?
Pourtant, et heureusement, lorsqu’il analyse une situation concrète [«Les luttes de classe en France», 1850 – «Le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte», 1852 – «La guerre civile en France», 1871 – «Critique du programme de Gotha», 1875 – «Enquête ouvrière», 1880], Marx tient le plus grand compte des productions des «brumes du cerveau humain» auxquelles il reconnaît une autonomie, et, dés les premières pages du «Manifeste» lui-même, affirme que la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie ne se termine pas automatiquement par la victoire du premier, par «la transformation révolutionnaire de la société»,  mais qu’elle peut au contraire déboucher sur leur «ruine commune» [op. cit, p.399].
Socialisme ou barbarie, c’est la question posée par Marx au devenir de l’humanité individuelle et de l’humanité générique. A cette question, il ne peut être répondu que par l’action, éclairée par l’éducation, finalisée c’est-à-dire consciente de ses buts, volontaire c’est-à-dire résultant d’un choix personnel, organisée collectivement. Toute doctrine plaçant les subjectivités individuelles, comme les superstructures de la société (politique, idéologie, culture, art) sous la dépendance implacable d’un processus purement matérialiste, déterministe, mécaniste ou finaliste, lui est si étrangère qu’il a pu dire, à propos d’un soi-disant «déterminisme économique» qui lui était attribué: « Si c’est cela le marxisme, moi Karl Marx, je ne suis pas marxiste» [propos rapporté dans la lettre d’Engels à Bernstein, 3 novembre 1882]. [Friedrich Engels, ami et collaborateur de Marx, 1820-1895]. [Eduard Bernstein, théoricien d’un marxisme réformiste, 1850-1932].                                                                                                      
Tout se ramène en définitive à la reconquête par chaque homme de sa subjectivité. Qui l’aurait dit parlant de Marx ? En donnant à l’ouvrier, au prolétaire, les «armes de la critique» - la connaissance des mécanismes et des instruments de l’exploitation et de l’aliénation – il rend ceux-ci insupportables et possible et nécessaire la «critique par les armes», l’action pratique, l’utilisation de cette connaissance pour abattre pratiquement le capital, et ouvrir ainsi – mais cela Marx ne l’avait pas en tête – la porte de la transcendance.
Dans «La violence du calme» [Points, Seuil, 1980, pages 11 et 12], Viviane Forrester [romancière, essayiste, 1925-2013] décrit le monde dont il faut – impératif catégorique – sortir. Tout y est de l’inhumanité fondamentale du capital et de sa tyrannie exploiteuse et aliénante: «Le calme des individus, des sociétés, s’obtient par l’exercice de forces coercitives d’une violence telle qu’elle n’est plus nécessaire et passe inaperçue. Pour contraindre les passions à s’exprimer seulement dans les chambres, l’intimité, ou dans les catastrophes; pour juguler les cris de souffrance ou d’amour, les plaintes de la misère, les gémissements des vieux, la colère des pauvres; pour endormir ceux qu’on assassine, leur vie durant, tout en maintenant ce qu’il leur faut de vie pour qu’elle profite à d’autres; pour dissimuler que ‘l’enfer est vide, tous les démons sont ici’ [William Shakespeare, «La Tempête», 1612 - AR].»

Alain Raynaud (©Droits réservés. Reproduction interdite dans autorisation... mais tous les membres de ce forum ont cette autorisation a priori à condition de citer le nom du génial auteur et de mettre un lien vers cet article ou vers son bloghttp://rogergaraudy.blogspot.fr)
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alain
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Date d'inscription : 09/11/2004

MessageSujet: Re: Marx et la transcendance   Jeu 4 Aoû - 0:01

merci Alain
Tu sais qu'ici tu peux venir loger des textes sans aucun problème

QUelle que que soit l'opinion qu'on peut avoir sur GARAUDY sur ces prises de positions controverdées (à partir des annes 80) personnellement je pense qu'il a enrichi la pendée marxiste..
Comme en plus il a partagé avec mon grand-père catalan , à Djelfa, la bestialité des ordures hitlériennes..raison de plus pour que je ne me joigne pas à la meute de eux qui n'ont pour lui que mépris et insulte..

Au passge, si j'ai été hélas de ceux qui ont considéré "juste" son exclusion en 70..relire son dernier discours à la tribune du Congrès," ça vaut le détour" de re- écouter, pour qui entend chercher à mieux comprendre quelques une des raisons dela situation actuelle

Bien à toi, mon AMI


la video ina de 70

http://www.ina.fr/video/CAF91001354

_________________
"Il faut avoir une parfaite conscience de ses propres limites, surtout si on veut les élargir."

Antonio GRAMSCI

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